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La Route Bleue est une association loi 1901 dont l'objet est la promotion de la littérature de voyage et des écrivains voyageurs.

«De toute façon, je voulais sortir, aller là-haut et voir» Kenneth WHITE

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La Revue
de la
Route Bleue

N°4

Décembre 2011





Sauf exceptions - signalées, les chroniques sont rédigées par les membres ou amis de La Route Bleue.

Au sommaire du numéro 4 - Décembre 2011

Des chroniques de livres à emporter dans le sac  à dos...

Charles-Ferdinand Ramuz - Un coin de Savoie
Claude Mazauric – Jean-Jacques Rousseau à 20 ans
Albéric d'Hardivilliers - L’Écriture de l’ailleurs. Petits propos sur la littérature nomade
Sébastien Jallade - L’Appel de la route. Petite mystique du voyageur en partance
Sylvie Crossman et Jean-Pierre Barou - Tibet. Une histoire de la conscience
Bernard Lyonnet – Stevenson en cavale
Alexis de Tocqueville – Quinze jours au désert
Fred Paronuzzi – Un cargo pour Berlin
Thomas Vinau – Nos cheveux blanchiront avec nos yeux
Kim Thúy – Ru
Sylvain Tesson – Dans les forêts de Sibérie
Olivier Germain-Thomas - Le Bénarès-Kyôto
Philippe Pollet-Villard – Mondial Nomade
Christian Oster – Rouler
Gérard Bastide – La Voie cyclique. Sommets méditerranéens à vélo
Franck Michel - Voyages pluriels. Echanges et mélanges
Yanna Byls - Soleil citron vert




Charles-Ferdinand Ramuz - Un coin de Savoie

Regroupés dans cette édition sous le titre Un Coin de Savoie, C.F. Ramuz a écrit ces cinq textes entre 1909 et 1942. Ils parlent d’un pays et d’une époque où tout n’est pas triste. Il y a des curés « qui ont mangé et bu comme des curés de Rabelais. Ils ne parlaient guère, ils n’avaient pas le temps. » Une époque où tout n’est pas gai non plus. Les jeunes pensent à partir. « Le pays est isolé, sans débouchés ; et on sent, tout autour, cette tentation comme visible, le soir, aux lumières qui parsèment la côte, de contrées plus actives (…) On devine là-bas une vie, non pas certes plus douce, mais plus diverse, avec toutes les chances que le mot comporte. » Les vieux rêvent de millions que d’autres ont gagné, par hasard, comme l’écrit le journal.

La Savoie c’est un pays où l’on dit septante et nonante, mais pas huitante comme chez l’auteur, le canton de Vaud, qui, un temps, fut un pays savoyard. « Parce que huitante c’est laid. » C’est un pays où les femmes vont encore à l’église. « Quand les femmes prient encore, rien n’est perdu. » Quant aux hommes… « Quand aux hommes, ils sont surtout prudents et on ne sait pas au fond ce qu’ils pensent. C’est la nature fermée du paysan qui se méfie et ne se livre guère, sinon entre amis, le vin aidant. Pour l’ordinaire ils se taisent, ou, s’ils parlent, c’est pour ne rien dire.»

Il y a aussi la « haine sourde » entre deux styles de montagnards. Gros sacs, cordes et semelles à clous, contre espadrilles, chemises blanches et serviette pour après le bain dans un lac. Il y a des chiens et de vieux cochers. Il y a les paysages de Savoie, uniques. Où il fait toujours beau. Enfin: « Les souvenirs trompent. Pourquoi est-ce qu’il fait toujours beau temps dans le passé où les choses et les gens se tiennent tout baignés d’un beau soleil qui semble n’avoir jamais pris fin ? Quelqu’un a déchiré les pages de l’album qui étaient de couleur sombre.»

Récits d’une terre dont l’écrivain est amoureux et qui s’y connaît en voyages – « à force de partir, je suis resté chez moi » - ce Coin de Savoie est à savourer lors d’une balade du coté de la dent d’Oche, par exemple.

Les premières lignes. « Ce n'est pas tout à fait la vraie, c'est celle du bord du lac, et non du grand, mais du petit : de Nyon, on le traverse en un quart d'heure, vingt minutes; et c'est Nermier ou c'est Yvoire, et il faut s'enfoncer un peu dans le pays.» Éditions Séquences 1989. Le site des Amis de Ramuz > http://lesamisderamuz.com/



Claude Mazauric – Jean-Jacques Rousseau à 20 ans

Dans cette collection consacrée à des auteurs classiques et qui retrace « l’aventure de leur jeunesse », on révisera bien ses connaissances sûr tout la jeunesse de Jean-Jacques Rousseau, sur ses hésitations, sur comment il s’est construit, notamment avec quelques rencontres décisives comme celle avec Mme de Warrens. Ce livre a un autre intérêt pour le lecteur familier des rives du Léman, d’Annecy et de Chambéry, c’est d’y suivre sur le terrain ou presque, la trace du futur « penseur universel de la destinée humaine ».
Mais la lecture de ce récit des années de jeunesse de Jean-Jacques Rousseau m’a surtout interpellée sur un thème : le voyage, la façon de se déplacer, de voyager au XVIIIème siècle.

Jean-Jacques Rousseau est né à Genève le 28 juin 1712. Après une enfance sur laquelle je ne m’étends pas ici, Jean-Jacques, désirant un beau jour s’échapper de cette ville, se rend à Annecy. « Minuscule événement au regard de l’histoire générale, la première rencontre de Jean-Jacques et de Françoise de Warrens entre les 21 et 24 mars 1728 est un événement considérable au regard de l’histoire littéraire et philosophique du siècle parce qu’elle scelle le début d’une relation qui a permis à Rousseau d’échapper à un destin de petit fugitif, sans nom ni destin prévisible. » Rousseau le fugitif a 16 ans, il est déjà sur les routes.

Après Annecy, Rousseau le fugitif, est encore sur les routes. Il va à Turin. Il revient. « L’errance est déjà pou lui, qui n’a pas 20 ans, une vielle compagne. » Et « la route d’Annecy est longue, incertaine, plus ou moins joyeuse. » Mais l’accueil est chaleureux, comme on le sait : « Pauvre petit, te revoilà donc ? »

Mazauric rappelle que Rousseau « a connu les plus vives émotions en cheminant le long des rives des lacs de Suisse et de Savoie ou en naviguant sur leurs eaux enchanteresses. » Et que ces « lieux enchanteurs » serviront de décor et de cadre romantique à La Nouvelle Héloïse. Après un voyage à Lyon en 1730, c’est en 1931, en quinze jours de marche et en compagnie d’un soldat, que Rousseau traverse le Jura et la Bourgogne et arrive à Paris. Puis il revient,  mais cette fois à Chambéry, « poser son bagage » aux Charmettes, retrouver « Maman ». En quatre ans, à pied, Rousseau a parcouru La Savoie, le Piémont, la Suisse romande et l’est de la France. Ces voyages, lents, aux lendemains parfois imprévus, ont certainement formé les goûts de Rousseau pour l’amour des plantes qui bordent les chemins, pour « la lenteur du temps qui préserve le voyageur de l’impatience et lui garantit une solitude propice au rêve. » Et la « pratique libératrice, donc éducative du voyage à pied » se retrouvera dans Émile ou de l’éducation. « Nous ne voyageons donc point en courriers, mais en voyageurs. Nous ne songeons pas seulement aux deux termes, mais à l’intervalle qui les sépare. Le voyage même est un plaisir pour nous. (…) Je ne conçois qu’une manière de voyager plus agréable que d’aller à cheval ; c’est d’aller à pied. (…) Je passe partout où un homme peut passer ; je vois tout ce qu’un homme peut voir ; et, ne dépendant que de moi-même, je jouis de toute la liberté dont un homme peut jouir. »

D’autre part, les voyages permettent les rencontres. Quand on voyage on s’instruit… En septembre 1937 il part pour Montpellier consulter un médecin. A cheval d’abord, en chaise à partir de Grenoble, voyage « certes plus onéreux mais qui favorise les rencontres et qui s’accompagne d’un hébergement dans les auberges qui peut se faire plaisant ». Autrement dit Madame de Larnage, avec qui Jean-Jacques découvre le plaisir pendant quelques nuits. Valence, Montélimar, Pont-Saint-Esprit, le pont du Gard, Nîmes, Lunel, Montpellier. Et retour à Chambéry ou une mauvaise surprise l’attend (qui va à la chasse…) Plus tard, en 1743, Rousseau se rend en Italie par Lyon, Marseille, Gênes – où il est mi en quarantaine à cause de la peste – Milan, Vérone, Padoue et Venise. Sept semaines de route !

On a du mal à imaginer ces voyages, les conditions dans lesquelles les voyageurs traversaient les plaines et les montagnes. Mais ils les faisaient, parce qu’il n’y avait par d’autres moyens. Et la lecture de cette biographie des vingt première années de Rousseau a permis, en plus d’apprendre ou de se rappeler des informations sur la vie du philosophe, de fournir une occasion de revenir sur ce thème des voyages, grâce à un « marcheur » qui a laissé beaucoup d’écrits sur le sujet.

Les premières lignes : « Juin ou Juillet 1730, à Lausanne ou à Vevey. Sur les bords du lac Léman, qu’on appelle quelques fois à l’est de l’étendue d’eau le lac de Genève, un jeune homme rêveur, entrant dans sa dix-neuvième année d’existence, emprunte le chemin qui serpente le long de la rive et s’assoit sur une « grosse pierre » ; il médite, s’interroge sur son sort présent, peu enviable à ses yeux, imagine ce que pourrait être son destin à venir qu’il voudrait composé de « mille félicités innocentes ».

Claude Mazauric. Jean-Jacques Rousseau à vingt ans. Un impétueux désir de liberté. Au diable vauvert 2011.



Albéric d'Hardivilliers - L’Écriture de l’ailleurs. Petits propos sur la littérature nomade

Qu’est-ce que la littérature nomade, ou littérature de voyage ? D’où vient l’envie de partir ? Des livres ? Comment nait l’envie d’écrire un récit de voyage ? Cet excellent petit livre intitulé L’Écriture de l’ailleurs, par Albéric d'Hardivilliers - aidera à trouver des réponses.

Les livres pour partir

C’est souvent un livre, une émotion littéraire à la lecture d’un récit qui déclenche l’envie de partir. « Je me plais à croire qu’il y a entre les livres et leurs lecteurs, entre les livres et les voyages qu’ils accompagnent, certaines affinités à laquelle il n’est pas superflu de se rendre sensible. » On ne sait plus pourquoi certains livres se sont imposés, mais on ne peut plus s’en séparer. Il faut aller voir. Avec le danger qu’il arrive que le livre choisi « donne une image totalement décalée de la réalité qu’il évoque. » Soit qu’il soit trop ancien, soit qu’il adopte un point de vue qui n’est pas transposable, il faut alors « une forte imagination pour retrouver derrière le paysage » les charmes du récit en question. L’auteur préfère éviter « les lectures déconcertantes, un peu plates ou trop précises. » tout en précisant que « les mots des autres, leur voix, ont sur leurs lecteurs, qu’ils écrivent ou pas, un pouvoir bien plus puissant qu’il n’y parait d’abord. » Selon que l’on lise Hemingway ou Thomas Mann, Proust ou Rilke, c’est « le mode même d’appréhension du monde (qui) change », et la lecture de ces récits vont « teinter les voyages qu’ils accompagnent. » Les livres choisis – ou ceux qui se sont imposés – auront donc une influence certaine sur le voyage, et peut-être des conséquences dans l’écriture du futur récit.
Car si tous les voyages ont été faits et si tous les livres ont déjà été écrits, il arrive cependant, dans la littérature de voyage comme dans les autres genres littéraires, que quelqu’un pense qu’il a quelque chose à dire. L’écrivain voyageur nait peut-être de ce constat : « il n’y a pas de voyage ni de livre valable hors de cette perspective : la possibilité qu’après, tout soit à repenser. Car c’est bien toujours la même éternelle question : qui serons-nous, toujours immanquablement étrangers, quand nous rentrerons ? »

Les livres à écrire

Pour écrire un récit de voyage il ne reste plus qu’à reprendre ses notes et à tenter de restituer les paysages et les moments. Le voyage est « une source inépuisable de péripéties ». Le voyage lent, de préférence. Pour s’imprégner il faut du temps. Le premier vecteur de l’écriture c’est… l’œil. Regarder, voir. Puis écrire. Retranscrire. « Tout écrivain est le traducteur d’une voix extérieure. » La difficulté étant de trouver cette « voix », mais aussi « à percer la surface exotique ». Albéric propose de « regarder longtemps avant d’écrire pour éviter de s’arrêter trop vite sur des détails que l’on ne considérera trois jours plus tard qu’avec indifférence. » Il faut « se débarrasser de l’encombrante griserie de la nouveauté. » Il faut trouver ce « regard oblique », celui qui permet de capter le réel, quand « l’œil autant que l’âme se fait réceptacle de sensations, » afin d’avoir une appréhension du réel « non pas exactement plus complète, mais plus dense. » L’écriture en voyage est alors « l’occasion attendue de densifier les choses, de redonner un peu de matière et d’en extraire, derrière le chaos, un sens encore fragile. » Bien sûr il faut un « isolement relatif » et un « espace de disponibilité favorable à l’écriture. » Il faut chercher et trouver le mot, puis trouver la correspondance entre un son et un sens, afin de traduire cette « réalité indiscutable faite de souvenirs et de mots », afin de créer cette « réalité composite et complexe dans laquelle il devient difficile de distinguer le fait réel de ce qui s’y est greffé. »

 Bien d’autres choses encore dans ce petit livre, sur les… livres, la lecture, l’écriture. Le gris serait la couleur de l’errance ? Rencontrer une ville serait comme rencontrer une personne ? Qu’est-ce que la loyauté, la vérité dans un récit de voyage ? Le voyageur qui écrit est-il un romancier ? Un journaliste ? Réel ou effet de réel ? Des points de vue personnels sur toutes ces choses plus ou moins palpables. Une réflexion intéressante. Une lecture facile, intelligente, pour se faire sa propre idée.

Les premières lignes : « Les quelques jours qui précèdent un départ, ralentis dans leur écoulement par le poids de l’attente, m’ont toujours plu au-delà de ce que je peux dire. C’est que je trouve en eux un peu de la fébrilité qui précède l’arrivée d’un orage sur une ville asséchée et, dans l’épaisseur de la température, l’annonce des aéroports, des trains pour l’Orient, un début de solitude frôlant la sérénité. C’est aussi le temps d’errer en quête des livres qui m’accompagneront dans les mois ou les semaines à venir. » Editions Transboréal 2009, collection Petite philosophie du voyage.




« Et il n’est rien de plus beau que l’instant qui précède le voyage, l’instant où l’horizon de demain vient nous rendre visite et nous dire ses promesses. » Milan Kundera, cité par Sébastien Jallade.

Sébastien Jallade - L’Appel de la route. Petite mystique du voyageur en partance

Qu’est-ce qui pousse à partir ? Qu’est ce qui fait que l’on se retrouve un jour dans un désert sans fin ou dans le quartier bruyant d’une mégalopole étrangère ? Le goût du risque ? Une quête ? Mais de quoi ? De la liberté ? De l’altérité ? De soi ? C’est à ces (éternelles) questions que Sébastien Jallade consacre cet Appel de la route - Petite mystique du voyageur en partance, l’un des livres de la collection « petite philosophie du voyage. »

L’envie de partir naitrait autant et à la fois d’une soumission à ses racines qu’à une volonté d’indépendance. C’est ce qu’explique Sébastien avec la « parabole » du missionnaire pèlerin qui réunit sa foi et son héritage paternel. Nous avons tous une maison, un passé qui a résonné d’histoires de voyages en des terres plus ou moins lointaines. Ces histoires, associées à nos lectures et à nos propres découvertes – le salon, le jardin, la rue, le quartier, la ville… – débouchent inévitablement sur quelques questions comme : qui es-tu ? D’où viens-tu ? Que rêves-tu d’être désormais ? Et si « l’errance est une tension nécessaire à l’individu », le départ est alors inéluctable. Ce sera Ushuaia. Mais la destination du premier voyage n’est pas le principal. « Je voulais expérimenter la plus banale des liberté, celle d’un jeu avec mon identité. L’exotisme de la Terre de Feu ne m’intéressait pas. Je souhaitais choisir la voie. »

La question du pourquoi semble réglée : tester ce fameux concept de « liberté » et trouver son propre chemin. Inventer son épopée personnelle. Ajoutons d’autres arguments : de nos jours il resterait le choix entre les projets « socialement conformes » dans « un monde fini » et le rejet de cet avenir. Ce rejet peut passer par le départ, le voyage. Aller se frotter à l’ailleurs, à l’autre, pourrait être salvateur. Se « confronter à l’espace », aller voir ce qu’il reste d’inconnu, au « vent de routes nouvelles. » Selon Sébastien, le voyage est « un acte fondateur » ; partir est un manifeste, un message, un « défi exprimé à l’égard de notre système », une façon d’exprimer une « défiance vis-à-vis de sa communauté d’appartenance », une « mystérieuse recherche du bonheur ». Il reste que si le départ peut être « une réponse à la tendance déshumanisante des sociétés modernes » il faut veiller à ne pas quitter un système pour retomber dans un autre. « Et si nous, apôtres des ruptures itinérantes, n’étions pas libres, mais les victimes de nos utopies ? »

Autre question : Prend-on un risque à partir ? On apprendra que les voyageurs, même les plus fous, comme celles et ceux qui tentent des traversées très engagées et à la limite (Pacifique à la rame, pôle en solitaire…) « n’aspirent pas délibérément au risque gratuit. » En réalité, partir permettrait de « renouer » avec le « risque », qui aurait disparu de nos sociétés bardées d’assurances, de risque zéro, de principes de précautions, et dans lesquelles même la mort a disparu, hors de nos peurs. Le voyageur trouverait de la jouissance à se démunir de toutes ces certitudes et à vaincre les frontières du danger.

Sébastien Jallade poursuit par l’analyse de quelques autres questions ou notions, comme la toponymie, –  la lecture en chambre d’un atlas est à l’origine de bien des départs –, l’exotisme et le dépaysement, ou plutôt : leur fin ; l’expérience de l’altérité, cet « autre si convoité », la relation entre ceux qui restent et celui qui s’en va, le nomadisme comme « représentation du monde », la quête spirituelle. Laissons le lecteur découvrir ces réflexions, souvent ponctuées de citations épatantes, comme « La pérégrination marque le pouvoir de l’imagination » pour arriver à cette conclusion : « L’appel de la route est un mouvement sans fin. C’est un chant du départ, un éloge des commencements et des utopies vagabondes, celles qui se mesurent en kilomètres. Voyager,  c’est marquer une distance : à soi, vis-à-vis de sa famille et de sa société d’origine. » Texte très riche – il serait plus lisible avec des chapitres mieux marqués – cet Appel de la route apporte des réflexions et des réponses personnelles très intéressantes. Le livre est d’un format et d’un poids qui ne posent aucun problème pour le sac à dos.

Les premières lignes. «C’est par surprise que nous prennent les grands départs. Ils puisent sans crier gare dans le chaos exubérant de nos désirs et de nos ambitions. Chacun convoque son appétit d’horizons nouveaux comme on arpente son territoire de chasse. Ma frontière, je la forge dans le bain des pionniers du Nouveau Monde : Le Grand Sud patagon, parent ignoré de son cousin du nord, le Far West, mais porteur des mêmes idéaux. Des territoires si vides qu’ils s’emplissent du bruit de la moindre des utopies humaines.» Editions Transboréal 2009.



Sylvie Crossman et Jean-Pierre Barou - Tibet. Une histoire de la conscience

Il existe le monde visible, que nous connaissons bien. En gros c’est le monde occidental, celui du « progrès », un monde dans lequel la matière est inerte et la raison dominante. C’est le début de l’introduction de Tibet. Une histoire de la conscience, un essai pas toujours facile mais extrêmement intéressant de Sylvie Crossman et Jean-Pierre Barou. Et d’autant plus d’actualité en cette période – été 2011 – au cours de laquelle des changements interviennent à la tête du gouvernement – en exil – du Tibet. Ce livre est donc l’occasion de parler du Tibet, des vicissitudes politiques à différentes périodes de l’histoire de ce pays, mais surtout de ce fonctionnement particulier de « l’esprit, comme matière non pas inerte, mais vivante, plastique », d’une « modernité » autre que la nôtre, qui serait « intérieure, spirituelle », explorée grâce à une pratique méditative, et qui pourrait être une « aire de la conscience, comme il existe une aire de la parole ou de la mémoire. » Autrement dit : peut-il y avoir une « conscience mentale » comme il y a une conscience olfactive, gustative, tactile ? Et comment pouvons-nous l’expliquer ? Et comment expliquer cet « étrange continuum des  réincarnations » des dalaï-lamas, ce « passage d’une conscience travaillée, éveillée, dans un corps prédisposé à l’accueillir, singularité que nos neurosciences n’homologuent évidemment pas » ? Partons à l’aventure…

« Enfin il se murmure qu’une vision est advenue au régent »

Cet essai va en permanence entremêler l’histoire classique, événementielle, et celle « plus inédite, avec ses propres lois, de la conscience. » Il commence par une partie historique.
Le premier chapitre revient longuement sur la « désignation » de Tenzin Gyatso, le quatorzième dalaï-lama, en 1933, et de tous ces phénomènes que nous avons du mal à expliquer : visage d’un mort tourné vers l’est, visions qui montent des eaux d’un lac, augures, « naissances extraordinaires » et autre épreuve de reconnaissance des objets. Jusqu’à l’entrée d’un enfant de quatre ans et demi, chef spirituel et temporel du Tibet – l’actuel dalaï-lama – dans Lhassa le 8 octobre 1939. Quels mots employer ? Succession ? Intronisation ? Réincarnation ? Commence alors une éducation qui va en faire autant un homme informé du monde « matériel » qu’un guide spirituel, un « guide des consciences ». Ce qui passe notamment par la connaissance approfondie de notions comme celle de la compassion et l’étude des maîtres de la philosophie bouddhique.

Dans un second chapitre les auteurs nous font remonter en 792. L’ère des premiers monarques tibétains. La période de l’affrontement, lors du « concile de Lhassa », entre la « voie indienne » et la « voie chinoise », deux conceptions du bouddhisme. Résumé : chaque camp se considère dépositaire de la « porte » et de la méthode qui donnent accès à l’esprit. Pour les Indiens « c’est seulement graduellement, pas à pas, qu’on approche de la conscience. Pour les Chinois, la porte d’accès s’ouvre d’un coup, subitement, comme poussée par un vent fort, sans marche à gravir. » Eveil subit, immédiat, contre éveil graduel. Chapitre passionnant sur ces joutes – qui ne sont pas sans rappeler certaines séparations dans d’autres Eglises –, leurs différences, et les conséquences du choix de la voie graduelle et de l’installation de ce bouddhisme comme religion officielle du Tibet, pays pourtant alors de plein pied dans une histoire conventionnelle pleine de fracas et d’intrigues, comme partout ailleurs dans le monde. Ce chapitre aborde également la notion de « conscience tantrique » et certains phénomènes que les yogis seraient capables de réaliser comme le « powa », ou sorte de « séparation de la conscience de son assise corporelle de manière à précipiter la réincarnation. » Ecoutons encore l’actuel dalaï-lama : « La théorie de la réincarnation n’est pas une simple affaire de foi, mais peut être classée dans les phénomènes « légèrement cachés », susceptibles d’être vérifiés par déduction. »

Le chapitre 3 traite en détail du Kalachakra, un enseignement, une « technologie de l’éveil », que l’on traduit par « roue du temps », et des mandalas, ces spectaculaires – pour un œil occidental comme le mien –  et flamboyantes figures de poudres réalisées par les initiés et qui pourraient bien servir à activer l’imaginaire pour accélérer l’éveil de la conscience. Cet enseignement entrera au Tibet au début du XIe siècle et donnera naissance – en simplifiant – à un renouveau du bouddhisme, à la lignée des dalaï-lamas et au continuum des réincarnations. Le Potala sera construit en 1645 et deviendra le centre politique et religieux du pays. Ce chapitre se poursuit par l’histoire. La « triste histoire des pontifes assassinés » comme on pourrait la trouver en Italie ou ailleurs ; l’histoire de la société, l’histoire des rivalités, l’histoire de l’arrivée de « l’idéologie rouge ».
Le 17 mars 1959 le chef spirituel et temporel du Tibet fuit les obus de l’armée populaire de Mao qui s’écrasent sur son palais et prend le chemin de l’exil.

« Quand on a tout conquis sur terre, que reste-il encore à conquérir ? L’esprit ! »

Le chapitre 4 nous ramène à la période contemporaine, et aux rencontres entre la raison occidentale et les pratiques du bouddhisme tibétain. Idées forces : sortir du dualisme corps / esprit longtemps professé par les philosophies occidentales ; regarder de plus près et sans a priori comment fonctionne la méditation et ce travail qui conduit à « l’éveil » et à ses probables conséquences.

Des physiciens, des neurobiologistes vont approcher la « conscience » tibétaine à la recherche d’une « fonction mentale » soupçonnée, traquée, mais pas encore détectée dans le labyrinthe de notre cerveau. Un « improbable dialogue » qui débouchera pourtant sur des interrogations de part et d’autre. Des rencontres entre une nation de « moines » à la limite de la société féodale, et des « scientifiques » occidentaux dont J-P Barou et S. Crossman parlent déjà dans Enquêtes sur les savoirs indigènes (Gallimard Folio Essai). « Evidemment, tout cela est mystérieux, écrit l’actuel dalaï-lama, non prouvé scientifiquement ». Lui qui s’est souvent prêté à des expériences scientifiques occidentales. « Mais à un niveau spirituel, il doit exister certaines forces. » Peut-être des forces comme celles qui animent la pensée « globale, arborescente » de ceux que l’on appelle nos « surdoués », ou nos « enfants remarquables ».

Cet essai est indispensable pour une « culture tibétaine ». Bien qu’écrit « avec une narration au bord parfois du romanesque » comme les auteurs l’avouent, ce ton donne justement un bon rythme de lecture et facilite probablement l’ingurgitation d’un contenu important, extrêmement documenté, et qui ne manque pas de questionner l’occidental et sa culture.

Les premières lignes : « Rien. Pas un mot, pas de chair, seulement des orbites creuses désignant la direction nord-est. Aucun lien de sang, de parenté, aucune assise visible. Un garçonnet dont nul ne connaît rien, pas même l’existence – quoiqu’il semble, lui, savoir pas mal de choses –, un petit fermier extrait de sa broussaille, de ses habits grossiers en peau de mouton, va se voir intronisé quatorzième dalaï-lama, « océan de conscience », prendre la succession du treizième de la lignée décédé à Lhassa, capitale du Tibet, deux ans auparavant. Au moment de la passation des pouvoirs, ces deux êtres semblent se saluer, se reconnaître, sans pourtant s’être jamais vus. » Editions du Seuil 2010.



Bernard Lyonnet – Stevenson en cavale

L’idée de Bernard Lyonnet est de faire avancer plusieurs personnages en même temps sur le chemin Stevenson, ce désormais célèbre chemin fréquenté par Robert-Louis Stevenson durant quelques jours de septembre 1878 avec une ânesse nommée Modestine, et relaté dans le « voyage avec un âne dans les Cévennes », l’un des plus célèbres récits de voyage. Dans Stevenson en cavale il n’y a donc pas qu’un seul promeneur, mais plusieurs personnages et autant d’histoires, mises en parallèle, jusqu’à ce qu’enfin elles se croisent.

Julien est journaliste. Il a mis le nez dans des affaires louches et qui touchent de hautes personnalités. Il pense que ça ferait un bon livre. Ce qui n’est pas l’avis de tout le monde. Du coup quelques gros bras sont lancés à ses trousses. Danger. Il faut fuir, s’absenter quelques temps, se faire oublier. Mais « pour partir, il fallait un chemin ». Iris n’a qu’un amour dans la vie : RLS. Autrement dit Robert-Louis Stevenson - « un vrai homme, il aime la vraie vie et l’aventure » - à qui elle consacre ses études. Un beau jour elle décide d’aller voir les paysages fréquentés par son illustre idole. Roger cherche quelque chose. Du temps, du contenu à sa vie, il ne semble pas très bien savoir. Un cheminement l’amène à Stevenson. Il se documente, il relit L’Île au trésor...

Un beau jour tout ce monde quitte Paris ou Lyon et, chacun avec ses raisons, se retrouve à Monestier-sur-Gazeille. Dans leurs mains ou dans les têtes, le « Voyage » et sa première phrase : « Dans une petite localité, nommée Le Monastier, sise en une agréable vallée de la montagne, à quinze milles du Puy, j’ai passé environ un mois de journées délicieuses. Le Monastier est fameux par la fabrication des dentelles, par l’ivrognerie, par la liberté des propos et les dissensions politiques sans égales. » Et bientôt ces différents personnages fréquentent le « chemin ».

Le chemin. On sait que sur un chemin de randonnée les rencontres se font plus facilement qu’ailleurs. « C’était un des mystères de la randonnée. Il était possible de sympathiser avec une inconnue et de parler rapidement avec elle de choses intimes ou essentielles. » Le chemin Stevenson est donc le lieu qui va servir de décor à l’histoire, et à son dénouement. Avec quelques rebondissements ou options qui ne manquent pas d’intérêt. Par exemple, Julien est un joli garçon qui a la particularité de ressembler… à Stevenson. Ce qui n’ira pas sans troubler Iris quand elle croisera son chemin. Les dialogues sont fréquents, vifs, les descriptions sont simples et suffisantes. Les histoires de l’époque du « Voyage » sont rapportées aux faits contemporains. Et l’histoire avance. Avec des personnages qui fuient en même temps qu’ils se cherchent.

L’auteur a ce qu’il faut d’expérience et de talent pour mener une intrigue mêlant un journaliste, des truands, des barbouzes de services plus ou moins secrets et une étudiante en littérature, une intrigue qui mêle la beauté, le voyage, l’amour, la liberté. Il ne manque pas d’humour, que ce soit pour détendre l’atmosphère, ou gratuitement. « Sa chambre donnait sur la place. En écartant le rideau, elle vérifia que la cathédrale Saint-Jean n’avait pas bougé. Elle n’avait pas bougé, ou très peu depuis le XVème siècle. » Il ne manque pas non plus de qualités poétiques. Par exemple ces couleurs. « Terre sombre et grasse striée de chaume. Terre rouge lissée par les engins agricoles. Terre jaune hérissée de chaumes. Terre ocre piquetée par le vert tendre de pousses récentes. » Quant aux lieux, à la poésie des lieux, il suffit d’égrener quelques noms : Le Bouchet-Saint-Nicolas. Pradelles. Monteil. Langogne. Le Cheylard. Labastide-Puylaurent. Notre-Dame-des-Neiges. Le Bleymard. Florac. Saint-Jean-du-Gard.

Lire ce roman permet de se plonger ou de se replonger dans l’œuvre de Stevenson. L’auteur rappelle régulièrement, dans le récit ou en introduction aux chapitres de ce « roman voyageur », quelques phrases essentielles de Stevenson. On ne peut qu’avoir envie de réviser ou de relire ce » classique ».

Enfin, l’habit ne fait pas le moine. Ni le randonneur. Ni l’écrivain. La jaquette de ce livre ne rappel ni Grasset ni Actes Sud. Peut-être un peu Gallimard… On passe pourtant un bon moment avec ce récit publié à compte d’auteur, mais qu’il doit être possible de se procurer ici ou là.

Les premières lignes : « Assis à la terrasse d’une brasserie de la place Franz Liszt, Julien, qui pourtant n’était pas en reste, se disait qu’il avait plusieurs raisons d’être satisfait ce jour-là. Il aimait l’automne parisien, sa lumière, sa fraicheur. Il venait de terminer son double espresso avec croissant, et dégustait un jus d’orange qu’il préférait nettement au jus de poire. A chacun ses goûts. » Éditions Drosera 2011.



Alexis de Tocqueville – Quinze jours au désert

C’est le 9 mai 1831 qu’Alexis de Tocqueville et Gustave de Beaumont débarquent en Amérique. En mission pour étudier le système pénitentiaire, les deux voyageurs vont découvrir bien d’autres choses, jusqu’au 20 février 1832. Tocqueville en tirera évidemment De la démocratie en Amérique en 1835. Mais un petit récit, rarement publié, est également issu de ce périple américain : ces Quinze jours au désert.

Ces Quinze jours au désert se déroulent du 19 au 31 juillet 1831. Détroit, Erié, Cleveland. Puis le nord-ouest en direction de Pontiac où commence le « pays de frontière », un lent cheminement jusqu’à Saginaw, un court séjour, et retour. Tocqueville et Beaumont recherchent autre chose que « la nature majestueuse chaque jour davantage harnachée et domestiquée par l’action humaine. » Déjà. Et déjà les Indiens que Tocqueville rencontre ne sont plus ceux de Chateaubriand. Déjà les Indiens sont spoliés et clochardisés. Face à la « civilisation » rien ne résiste : ni les autochtones ni les plus impénétrables forêts. Mais peut-être est-il encore temps de voir les derniers représentants de cette vie sauvage et naturelle ? Tocqueville voulait savoir, il voulait aller dans la forêt jusqu’à la limite de la civilisation et « avec les derniers pionniers voir les premiers Indiens sauvages.. »

Alors qu’à cette époque « voyager pour voir était une chose absolument insolite », les deux compères vont partir sous les regards étonnés. Le voyage est difficile, d’autant plus que selon Beaumont « Alexis de Tocqueville, en voyage, ne se reposait pas. », mais ils vont finir par découvrir la fameuse « cabane de bois » et ceux qui y vivent, pionniers dans l’attente de jours meilleurs. Ceux dans les yeux parfaitement noirs desquels brillait ce « feu sauvage » et qui « préfèrent à leurs compatriotes les Indiens, dans lesquels cependant ils ne reconnaissent pas des égaux » et qui « aiment mieux vivre au milieu d’eux que dans la société des Blancs. » Les Indiens « valent mieux que nous, à moins que nous ne les ayons abrutis par les liqueurs fortes. »

Les lieux sont à la mesure des hommes qui les défrichent. Le « désert », que Tocqueville définit ainsi : « une solitude fleurie, délicieuse, embaumée, magnifique demeure, palais vivant, bâti pour l’homme, mais où le maître n’avait pas encore pénétré. » L’intérieur d’une forêt vierge. Un endroit l’on travaille la terre, mais un endroit sans clocher, sans église, sans presbytère, un endroit vierge où « rien n’y réveille encore l’idée du passé ni de l’avenir. » Un endroit extraordinaire. « Je revins sur les bords du ruisseau où je ne pus m’empêcher d’admirer pendant quelques minutes la sublime horreur du lieu. » Le voyage et les rencontres sont inoubliables. « Il y avait dans l’ensemble de ce spectacle une grandeur sauvage qui fit alors et qui a laissé depuis une impression profonde. » Tocqueville a le sentiment d’assister « à l’une des scènes du monde primitif, et à voir le berceau encore vide d’une grande nation. »

Les premières lignes : « Une des choses qui piquait le plus notre curiosité en venant en Amérique, c’était de parcourir les extrêmes limites de la civilisation européenne ; et même, si le temps nous le permettait, de visiter quelques une de ces tribus indiennes qui ont mieux aimé fuir dans les solitudes sauvages que de se plier à ce que les Blancs appellent les délices de la vie sociale. Mais il est plus difficile qu’on ne croit de rencontrer aujourd’hui le désert. A partir de New York, et à mesure que nous avancions vers le nord-ouest, le but de notre voyage semblait fuir devant nous. Nous parcourions des lieux célèbres dans l’histoire des Indiens ; nous rencontrions des vallées qu’ils ont nommées ; nous traversions des fleuves qui portent encore le nom de leurs tribus, mais partout la hutte du sauvage avait fait place à la maison de l’homme civilisé, les bois étaient tombés, la solitude prenait une vie. »
 
Alexis de Tocqueville – Quinze jours au désert. Suivi de Course au lac Oneida, et de Le voyage d’Amérique, par Gustave de Beaumont.  Préface de Claude Corbo. Edition La Passager clandestin 2011, collection Les Transparents.



Fred Paronuzzi – Un cargo pour Berlin

Nour est une adolescente qui vit dans un pays que l’on reconnaitra sans peine, et avec une culture un peu différente de ce que nous connaissons ici, notamment en ce qui concerne l’amour et le mariage. Sur ce point au moins, un monde de lâcheté et de conventions. Tariq est un « jeune », pour qui « partir » est le mot le plus important. Pas le plus beau, non, mais le plus important. Tariq a le mot « partir » à la bouche. « Partir. Pas comme une invitation au voyage, non, plutôt une évasion. Partir parce qu’on se sait prisonnier d’une cage dont personne d’autre ne distingue les barreaux. Partir, car ici c’est sans espoir. » Tous les deux vont vivre des injustices, se révolter, s’enfuir, rêver de « prendre  un cargo pour Berlin. » N’est-ce pas là un rêve qui peut mener loin ?

Pour partir d’ici, après une course dans le désert, il sera forcément question de bateau. « Nous, ce qu’on veut, c’est traverser. » Mais la mer est grande pour les yeux d’un enfant, et n’est pas rassurante.

« La mer n’est pas bleue, comme on le raconte, mais plutôt d’un gris tirant sur le vert. Et elle semble en effet infinie. Des vagues ourlées d’écume déferlent vers la côte, puis repartent. On dirait un animal qui rampe, jamais apaisé. »

La traversée sera terrible. Puis l’Espagne bientôt en vue, ce « rêve que l’on peut, faute de le toucher, désigner tant il est proche. » Mais une fois de l’autre côté, les problèmes sont loin d’être réglés. La vie clandestine est pendant un certain temps la seule solution. Des jours à errer, à chercher de quoi survivre. Des jours à se demander quand pourra-t-on à nouveau « sentir bon » et surtout ne plus avoir peur. Des jours à penser à sa famille et aux autres, restés là-bas.

Les personnages sont bien typés, sans doute est-ce utile dans les livres pour la jeunesse. Il n’y a guère d’allusions, tout est clairement exprimé. La mère de Nour est bonne et généreuse mais ne peut rien faire sinon en cachette. Le père est borné, voire méchant – mais il pleurera, bien sûr. Le point de vue des émigrants, comme celui de « ceux d’en face » qui ont très peur de cette « invasion », est également bien dessiné. Non sans humour : « Sans déconner, si les Africains se mettaient à boire l’eau de mer pour traverser à pied, ils seraient bien capables de pisser tous en même temps, de l’autre côté, histoire de faire remonter le niveau… »

Un livre qui explique les sentiments de chacun, des deux côtés, qui montre les risques, les espoirs, les incertitudes.

Les premières lignes « Une peur féroce la marque de son empreinte. Elle la tient, impitoyable, fait ployer sa nuque, tandis qu’une vague nauséeuse lui soulève l’estomac au rythme des cahots. La chaleur est étouffante et, par instants, elle a le sentiment d’être ballottée dans un cercueil. » Editions Thierry Magnier 2011.



Thomas Vinau – Nos cheveux blanchiront avec nos yeux

Un livre qui place en épigraphe le fameux « Quand on aime il faut partir » de Cendrars est un livre qu’il faut regarder de plus près.

Soit un homme qui veut s’éloigner de sa compagne, parce qu’il ressent le besoin « d’essayer des choses ». L’un des moyens les plus sûrs pour mettre de la distance est le bateau, le bon vieux bateau de pêche qui reste plusieurs jours en mer. C’est donc par là que le périple – le road-movie, pour faire moderne – de Walther commence. Puis viennent les « îles sans routes » et les villes avec hôtels et personnel avenant. Lui « a l’impression de marcher au milieu d’une galerie de tableaux magnifiques ». Prague. Bruxelles. Les Flandres. L’Espagne. Et d’autres horizons. Si loin, et si près. « Je ne suis pas chez moi ici. Je ne suis nulle part chez moi. Il y a ce gros bloc de nuit et de temps qui nous sépare. Mais je n’ai pas la sensation de subir cette distance. Au contraire, elle est toute chaude. Elle me rapproche de toi. » Ce pourrait être la conclusion de la première partie « le dehors du dedans… »

La seconde partie, intitulée « le dedans du dehors… » raconte la fin de l’errance et l’installation du couple, avec cette femme qui a su le laisser partir, et revenir, avec des questions sur la vie « à ras de terre » et l’environnement. Bouleaux, mésanges, chansons douces remplacent le port, les bruits et les lumières du voyage. Un enfant remplace les compagnons de route.

Chaque chapitre est un petit poème en prose, un instantané, avec un titre et une douzaine de lignes. Les textes décrivent le  réel avec beaucoup de poésie. Un livre qui sonne bien, doux, intimiste, presque mélancolique. Saluons également le projet éditorial de ce nouvel éditeur, et l’objet réussi que nous tenons dans nos mains.

Les premières lignes : « L’idée. L’idée de partir était comme un petit feu de bois placé au centre de son cerveau. Au bout de quelques temps, il comprit que les flammes ne s’éteindraient pas d’elles-mêmes. » Alma éditeur 2011.



Kim Thúy – Ru

Il est précisé au début du livre que « en français, ru signifie « petit ruisseau » et, au figuré, « écoulement (de larme, de sang, d’argent) » (Le Robert historique). En vietnamien, ru signifie « berceuse, bercer ». On ne peut pas dire que l’on est beaucoup bercé dans ce livre. Le souvenir qui reste après la lecture de ces souvenirs, de Saigon en Malaisie et jusqu’au Québec, est plutôt celui de l’agitation…

Par exemple celle de l’évasion d’un pays qui ne veut plus de vous – le Vietnam – et qui vous transforme en boat-people. « Les gens assis sur le pont nous rapportaient qu’il n’y avait plus de ligne de démarcation entre le bleu du ciel et le bleu de la mer. On ne savait donc pas si on se dirigeait vers le ciel ou si on s’enfonçait dans les profondeurs de l’eau. Le paradis et l’enfer s’étaient enlacés dans le ventre de notre bateau. »

Plus loin, dans un autre pays, il faudra reconstruire. Et l’auteur, enfant, se souvient des recommandations de ses parents. Par exemple celle-ci qui consiste à ne pas trop posséder. « Plus encore, ils nous ont offert des pieds pour marcher jusqu’à nos rêves, jusqu’à l’infini. C’est peut-être suffisant comme bagages pour continuer notre voyage par nous-mêmes. Sinon, nous encombrerions inutilement notre trajet avec des biens à transporter, à assurer, à entretenir. » Ailleurs la mère donne deux fruits à partager entre trois frères et sœurs…

Un très beau livres, avec des textes courts et incisifs, poétiques, mêlant le banal et l’insoutenable, le comique et le tragique, le quotidien et le rêve.

Les premières lignes : « Je suis venue au monde pendant l’offensive du Têt, aux premiers jours de la nouvelle année du singe, lorsque les longues chaînes de pétards accrochées devant les maisons explosaient en polyphonie avec le son des mitraillettes. » Editions Liana Levi 2009.



Sylvain Tesson – Dans les forêts de Sibérie

Quand on a lu les récits de voyages de Sylvain Tesson on s’attend à lire le récit d’une nouvelle grande traversée, à pied ou à cheval, à moto peut-être. Au vu du titre ce sera donc dans les forêts de Sibérie, cette fois. Erreur : Dans les forêts de Sibérie n’est pas un récit de voyage, mais le journal d’un séjour de février à juillet 2010 dans une cabane au bord du Baïkal. Tesson serait resté sur place ? Lui qui ne tient pas en place ? Allons voir.

« Je m’étais promis avant mes quarante ans de vivre en ermite au fonds des bois ». Cette très belle première phrase – qui deviendra peut-être un classique comme celle-ci à laquelle elle me fait penser : « J’avais une ferme en Afrique… » qui sait ? – permet de comprendre le point de départ. Après avoir bourlingué sur tous les terrains du monde, y compris en Sibérie, Sylvain Tesson débarque – est débarqué – un beau matin de février 2010, au bord du Baïkal, avec des livres, des cigares et de la vodka, des provisions, et un peu de matériel de haute technologie, qui tombera vite en panne… Le futur ermite « au seuil d’un rêve vieux de sept ans » gagne ses premières victoires, qui consistent à vaincre cette « envie de faire demi-tour lorsqu’on est au bord de saisir ce que l’on désire », et à ne pas considérer que « la glace a des airs de linceuls. » Sûr que « la présence des autres affadit le monde » et que « la solitude est cette conquête qui vous rend jouissance des choses » Tesson regarde le camion s’éloigner en se pensant : « Je vais enfin savoir si j’ai une vie intérieur. »

Une « vie sobre et belle »

Première constatation : la vie d’ermite ressemble à celle du grimpeur. « Je découvre le vertige de l’ermite, la peur du vide temporel. Le même serrement de cœur que sur la falaise – non pour ce qu’il y a dessous mais pour ce qu’il y a dedans. » Et première question : qu’est-ce que « être libre de tout dans un monde où il n’y a rien à faire » ? Les réponses arrivent vite. « Prodigieux comme on se déshabitue vite du barnum de la vie urbaine. »

Les tâche sont quotidiennes, répétitives, utiles. La journée est ponctuée de « mesures dont le battement constitue un solfège. » Ces travaux sont les « immenses événements de la vie dans les bois ». Et si les rafales de vent ralentissent le travail, elles ne l’interrompent pas. Quand « il y a plus de vérité dans les coups de ma hache et le ricanement des geais » la psychologie peut aller se rhabiller. Et quand on maîtrise son sujet, que peut-il arriver ? « L’ennemi c’est la nouveauté. » Alors…

« L’homme libre possède le temps » L’homme libre a le temps de réfléchir, de contempler, de voir des choses qu’il n’avait jamais vues. « Ce matin l’aube s’empêtre dans les tulles. » Le soir c’est le retour de la pêche, avec deux ou trois ombles. Le feu crépite. Même si certains jours « la grêle brouille le bronze des taïgas », il faut admettre que « le paradis aurait dû se situer ici : une splendeur infaillible, pas de serpents, impossible de vivre nu et trop de choses à faire pour avoir le temps d’inventer un dieu. »

Si « la solitude (c’est) ce que les autres perdent à n’être pas auprès de celui qui l’éprouve » il reste que « le chagrin de ne pas partager avec un être aimé la beauté des moments vécus » est une « morsure douloureuse ». Ce serait bien plus beau si je pouvais le dire à quelqu’un, disait un alpiniste seul au sommet d’une montagne, dans un dessin de Samivel. L’écriture étant également un moyen de tout raconter au retour, Tesson écrit un « journal intime pour lutter contre l’oubli, offrir un supplétif à la mémoire. » Un journal intime de l’immensité… Cigares, vodka. La pluie. Mais un toit. « La pluie a été inventée pour que l’homme se sente heureux sous un toit. » Alors un jour, au milieu du séjour : « Rien ne manque de ma vie d’avant. »

Rendre hommage à nos rêves d’enfant

Tesson connait bien la Sibérie et le Baïkal. Il ne découvre donc pas totalement les lieux qui l’entourent. La découverte est dans le temps. Il a le temps de s’aventurer loin de sa cabane, à pied, ou en kayak. Et il découvre cette région durant deux saisons, donc dans des conditions très différentes. Il a toujours autant de facilité à décrire d’incroyables randonnées et à nous faire vibrer au récit de ses incursions dans « le royaume d’en haut ». Les bivouacs à -25°, les orages terribles, les conditions surhumaines – pour nous – sont le lot commun de cet homme qui pense que l’on peut, que l’on doit se réveiller de temps en temps avec le ciel comme plafond et les étoiles ou le soleil comme lumière. Ce ne sont pas quelques tempêtes, quelques lynx, des milliards de moustiques ou quelques ours bruns qui doivent empêcher le rêve. Les chiens couchés. Le kayak remonté. Les poissons qui grillent. La musique de la houle. « La vie ne devrait être que cela : l’hommage rendu par l’adulte à ses rêves d’enfant. »

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, des rencontres il y en a, même dans les confins de la Sibérie. Un jour Tesson s’ennuie, équipe un traineau et part pour rendre une visite à son plus proche voisin, à 60 kilomètres, soit trois jours de marche sur le lac gelé. Parfois ce sont les visites – bruyantes et alcoolisées, russes, quoi – qui viennent interrompre sa solitude. Des trappeurs, mais aussi des escouades de 4X4 de ces nouveaux russes riches qui eux aussi adoptent le lac comme terrain de leurs jeux. Il ya aussi les rencontres avec les animaux. Des oiseaux, deux chiens. Enfin, si les températures de l’hiver descendaient vers les -30°, au moins le sol gelé facilitait les déplacements. Au printemps, c’est « un spectacle qui devait consterner le généraux prussiens » : c’est le dégel, la débâcle. Plus rien ne tient, ni le sol, ni la glace. Eclairs, vent, orages, déluges, tout se défait en quelques heures.

Le Credo des cabanes

Ne plus avoir une opinion sur tout, ne plus être obligé de répondre au téléphone, ni de s’indigner… mais mener une « existence resserrée autour de gestes simples », une existence dans laquelle l’homme n’accapare pas l’attention de l’homme, dans laquelle chaque acte ne se déroule pas au détriment de mille autres, passer une journée, une vie « à ne pas nuire » à aucun être vivant de cette planète, voilà quelques réflexions, quelles réponses de Sylvain Tesson à l’issue de ce séjour. Ne plus être un « chasseur-cueilleur d’un monde dénaturé » avec un caddie pour emblème, mais vivre avec économie, « vivre replié dans un espace que le regard embrasse, qu’une journée de marche permet de circonscrire et que l’esprit se représente. »

Tesson a semble-t-il au moins provisoirement fait le tour des voyages aux longs cours. « J’étais enchaîné à l’obsession du mouvement, drogué d’espace. Je courais après le temps. Je croyais qu’il se cachait au fond des horizons. » Ce séjour lui aura permis de comprendre qu’ « il suffisait de demander à l’immobilité ce que le voyage ne m’apportait plus : la paix. » Il dit n’être ni vagabond, ni rebelle, ni hacker ni anarchiste, mais simplement ermite, celui « qui se tient à l’écart, dans un refus poli », de la rumeur et de la fureur du monde ; celui qui vit, qui peuple « la seule partie qui vaille : l’instant » et prône quelques principes, comme le principe de non-délégation – pas de voiture incite à marcher, pas de supermarché incite à pêcher, pas de chaudière incite à fendre du bois, pas de télé incite à lire – et principe de proximité.

« Usage de la fenêtre : inviter la beauté à entrer et laisser l’inspiration sortir. »

Au terme de la lecture nous avons le récit d’une expérience. Une expérience personnelle très bien traduite avec la langue que cet auteur sait bien utiliser. La langue est belle, les mots souvent simples et clairs – pas de « novlangue, ce qu’il déteste – avec parfois une pointe d’humour à la Cioran. (« Pourquoi cette foutue porte ne s’ouvre-t-elle jamais sur une championne de ski danoise venue fêter ses vingt-trois ans sur les bords du Baïkal ? ») Tesson est-il un adapte du « pofigisme », ce « profond mépris envers toute espérance », cet « état de passivité intérieure corrigée par une force vitale », autre façon de décrire l’âme russe ?

Chacun tirera ce qu’il voudra, ce qu’il pourra de ce livre dans lequel Tesson propose des réflexions et une vision du monde que son séjour lui permettent de définir, en comparaison ou en opposition de notre mode de vie occidental, On retiendra par exemple cette très belle phrase : « Usage de la fenêtre : inviter la beauté à entrer et laisser l’inspiration sortir » ou encore la réflexion suivante : « le froid, le silence et la solitude sont des états qui se négocieront demain plus chers que l’or. Sur cette Terre surpeuplée, surchauffée, bruyante, une cabane forestière est un eldorado. »

Il s’agit de l’un de ces livres qui permettent à chacun de nous de puiser un peu plus de force pour tenter de sortir d’une condition est peu trop conditionné. Les conclusions de Sylvain Tesson à l’issue de son séjour au Baïkal ne sont pas toujours faciles à entendre (« j’ai été libre car sans l’autre, la liberté ne connait plus de limite ») mais elles sont à écouter.

Terminons par cette pirouette, cette répartie qui semble un peu facile, et qui pourtant décrit avec humour mais aussi avec consternation notre monde mercanto-peopolitisé, et, par opposition, un autre monde qui pourrait exister  et dans lequel « Oh ! Mais c’est Madonna ! » deviendrait : « Ciel, une grue cendrée ! »

Les premières lignes : « Je m’étais promis avant mes quarante ans de vivre en ermite au fond des bois. Je me suis installé pendant six mois dans une cabane sibérienne sur les rives du lac Baïkal, à la pointe du cap des Cèdres du Nord. Un village à cent vingt kilomètres, pas de voisins, par de routes d’accès, parfois une visite. L’hiver, des températures de -30°C, l’été des ours sur les berges. Bref, le paradis. J’y ai emporté des livres, des cigares et de la vodka. Le reste – l’espace, le silence et la solitude – était déjà là. Dans ce désert, je me suis inventé une vie sobre et belle. »  Gallimard 2011. Prix Médicis essai.



Olivier Germain-Thomas - Le Bénarès-Kyôto

Le Bénarès-Kyôto est le récit d’un périple accompli par voie terrestre et maritime par Olivier Germain-Thomas, à travers une grande partie de l’Asie, qui correspond à la voie suivie par le bouddhisme. La première partie est un voyage en Inde, parcourue en train du nord au sud. Puis vient la Thaïlande, le Tonkin. La Chine, méconnue, le Japon, enfin. En voiture !

Les pays et les paysages

Olivier Germain-Thomas arpente l’Asie depuis trente ans, et il dit qu’il a été « piqué » par l’Inde. Un chroniqueur a écrit que sa sagesse est de savoir que « nulle clé, jamais, n’ouvrira les portes de l’Inde, ni la géographie et les saisons, ni 50 000 années d’histoire, ni l’entrelacs de ses mythes et ni ses dix religions. » Olivier Germain-Thomas, plutôt que de nous dire : « L’Inde, c’est ceci », se borne à constater : « L’Inde est » ou, dans l’un de ses autres récits : « l’Inde n’est nulle part. » Il écrit aussi : « Il faut se lever tôt pour étonner un Indien. Disons, être levé depuis quatre mille ans. » Ou encore : « Pour comprendre l’Inde, l’une des méthodes consiste à regarder un escalier en spirale après avoir bu trois whiskies. »

Bénarès est une ville aux « ruelles si étroites et si encombrées qu’y croiser une vache demande un art de toréador. » La vallée du Gange défile comme dans un film. « Passages au ralenti sur de vieux ponts métalliques qui grincent, accélérés alors que les touches multicolores des saris sont courbés sur les champs… » Pékin est livré aux démolisseurs, aux autoroutes urbaine, aux « foules mécaniques. » Mieux vaut rester dans les jardins « afin de préserver la Chine de Segalen, de refuser les canailleries du réel. »

L’art du voyage

Olivier Germain-Thomas a déjà plusieurs voyages à son actif. De l’expérience. Mais : « Les souvenirs de voyages j’en ai fait un tas. Quand le vent se lève ils s’envolent. » Et maintenant, avec le recul, est-ce qu’il faut encore voyager, et pourquoi ? Réponse possible : « Les voyages ont été mes écoles. Ils ont chambardés les raisons étroites, m’ont donné à voir l’envers du sable et du ciel. »

On comprend vite que l’auteur n’est pas un adepte du tourisme de masse. Et qu’il préfère la solitude, la disponibilité, la lenteur. La lenteur – ou au moins l'absence de précipitation – est un credo. Laissons le temps de la découverte, les choses ont leur rythme « qui n'est pas celui de nos perceptions conscientes. » Pourtant, dans les premières lignes du Bénarès il écrit : « Maintenant je me hâte. Je sais que le temps est compté, certes le mien, mais surtout la durée où cette terre présentera encore des visages d‘une glaise antique. Rien ne semble pouvoir arrêter la machine à malaxer. À quand le safari vers la dernière tribu, le dernier dieu borgne, le dernier chant de pluie ? »

Olivier Germain-Thomas  est un adapte de la disponibilité. « Être vide est un état de disponibilité, d'attente, d'état poétique sans colle aux pieds. C'est un état fragile à la merci de la moindre distraction. Soyons vacant, nous saisirons le murmure des choses. » Cette vacance, ce vide, si important pour certaines cultures, n'est pas un état naturel dans nos sociétés. Et pourtant, pour le voyageur, quoi de mieux que cet état de disponibilité, de « poétique sans colle aux pieds ? » La vacance, être vide, la disponibilité, sont des états nécessaires au voyage.

Quelques autres règles fixées par le voyageur : laisser à ses intuitions et impulsions le soin de choisir un itinéraire; s’imposer de ne jamais solliciter l’aide d’une agence de voyage; n’avoir aucune adresse de personnes à rencontrer sur place. « L’incertitude me plaît et m’inquiète. Les enfants connaissent cet attelage. »

Le sens du voyage

Une pensée de Montaigne (chez qui Olivier Germain-Thomas trouve des propos à rapprocher de l’enseignement du bouddhisme), est en exergue au Bénarès : « Mes pensées dorment si je les assieds. Mon esprit ne va si les jambes ne les agitent. »
Olivier Germain-Thomas pose et se pose les questions classiques : faut-il voyager, pourquoi ? Réponse. « Le clair : j’aime voyager, j’aime le mouvement des pas, la rencontre des regards, la récolte d’images sur des territoires inconnus, la contemplation d’une lumière qui n’est plus une fiction. L’obscur vient des simulacres du désir. Je cherche peut-être quelque chose dont j’ignore l’existence. Quel visage, quelle aventure, quelle grotte ? »

Certains moments peuvent être inoubliables. Et même plus forts encore. « Je n’étais plus un voyageur français du début du XXIème siècle, j’étais à la jonction du ciel et de la terre, un être jeté au sein d’une aventure stupéfiante impossible à comprendre, la même depuis les bisons de Lascaux ou les poteries de Banpo, une histoire qui… Arrêt de bus ! » Le voyage « ouvre, épuise, épure, charge, fait craquer les meubles familiers, fait apparaître les images d’un parchemin inachevé. Il nous rajeunit et nous patine.

L’Orient et l’Occident

Le récit est traversé de remarques sur les modes de vie et les cultures de ces deux entités. Et la confrontation n’est jamais simple. Comment expliquer les mœurs et coutume des habitants du « Pays de la Loi » (la France) à un chinois même lettré ? Comment expliquer que nous sommes à la fois « adeptes de la raison et des symétries, mais désordonnés, sentimentaux, girouettes ? » Que nous « courons derrière toutes nouveautés, mais refusons de bouger une vielle pierre ? » Que nos femmes sont « brillantes et émancipées, habiles dans les jeux des nuages et de la pluie, mais attentives aux enfants et au bœuf mironton ? »

Ailleurs, le point de vue chinois. « Les occidentaux ne comprennent rien à la Chine. Vous venez avec un fatras d’idées sur Confucius, Lao-Tseu, le bouddhisme et je ne sais quoi. Tout le monde s’en fout en dehors des vielles femmes. La Chine ancienne est morte pour toujours. Vous avez changé depuis Robin des Bois, non ? »

Plus loin, le point de vue japonais. « Expliquer la cérémonie du thé ou un jardin sec sont des aberrations. Les Japonais nous regardent en souriant leur enseigner ce qu’ils sont. Sodeska. C’est donc ça ! S’exclament-ils pour nous faire plaisir quand on décortique leurs poèmes, leurs danses, leur mentalité, leur érotisme et tout le tralala. Ensuite, ils vaquent. J’en ai connu qui ricanaient. »

Pour conclure : le Bénarès - Kyôto est un grand récit de voyage en Asie, l’un de ces récits de voyages qu’il faut garder dans sa bibliothèque. Récit au style limpide, écriture recherchée : pourrait être l u en classe ou servir pour les dictées si elles existent encore. Comme tous les grands livres, ne donne pas tout lors de la première lecture. À relire.

Les premières lignes. « Assis devant le fleuve, je suis retenu par le prodige le plus simple qui soit: un lever de soleil tandis qu’une famille (père, mère, deux filles, deux garçons) s’immerge. Cercles sur l’eau. Dans la rue, au-dessus des escaliers qui descendent vers la Yamuna, on entend un chant. Des hommes se frayent un passage en courant. Ils portent une civière sur laquelle une vielle femme est étendue. Son visage est peinturluré de rouge, la couleur des flammes qui l’attendent sur le bûcher. La foule s’écarte avec naturel, se referme avec indifférence. » Editions du Rocher 2007, repris en Folio en 2009.



Philippe Pollet-Villard – Mondial Nomade

« Ne m’indique pas mon chemin car je risquerais de ne plus savoir me perdre. »

Un homme invente un concept lié à un monde en pleine mutation – surtout des mutations de postes d’un pays à l’autre : le garde-meuble transparent, des hangars en blocs de verre à la périphérie des villes, dans lesquels celles et ceux qui changent de ville, voire de continent pour conserver un travail, mettent de côté leur « mobilier résiduel », ces objets qu’ils ont « cru posséder un jour pour toujours et qui vous ont possédé au point de vous donner l’illusion d’appartenir à une maison, une famille, un quartier, une nation. » Dans l’espoir de revenir, et de récupérer les commodes et fauteuils stockés à bon prix. Fortune faite, Rem vend son affaire et devient très riche, « condamné à être très riche pour cinq ou six cents ans. » Pas simple. Surtout si l’on pense que « les gens qui ne possèdent rien éprouvent moins de difficultés à retrouver les chemins de la liberté. »

Que faire avec tout cet argent, et une fois que l’on a jeté les médicaments à la poubelle et rompu avec le passé professionnel ? Une photo retrouvée dans le tiroir d’un bureau sera le déclencheur d’une sorte de quête de sens et le conduira en Inde, pays dans lequel des entreprises françaises ont délocalisé leur production et leur personnel français ; pays dans lequel des marques de vêtements gèrent des prisons et où des villes portent le nom de firmes automobiles. Bref, une sorte de cauchemar, règne absolu de l’argent. Là il se souviendra qu’il est déjà venu, quand il était « jeune aventurier parcourant le monde, arpentant le bord des routes. » Au bout de quelques jours et de quelques rencontres improbables « un monde se retraçait dans ses artères, le voyage reprenait place en lui. » Finalement, après des années « rectilignes » de vie professionnelle, il se rendra à l’évidence que « savoir voyager n’est peut-être pas beaucoup plus compliqué que savoir marcher, réapprendre ne demande pas de gros efforts. »

On sait que « dans un voyage ce n’est pas la destination qui compte, mais presque toujours le chemin parcouru, et les détours surtout. ». Rem devra choisir entre mensonge et vérité. « Depuis toujours les gens se moquent de connaître la vérité. Mentir fait partie du voyage, absolument. » Rem a rendez-vous avec son destin. En lignes courbes. Mais est-ce le plus important ?

Les premières lignes : « Rem Jean-Charles était un homme profondément bon qui avait bâti son empire, non sur le vide comme nombre d’entrepreneurs de ses contemporains, mais sur le trop-plein. Les très fameux et très populaires garde-meubles Mondial Nomade, vous vous en souvenez peut-être ? Eh bien, c’était lui. » Flammarion 2011.



Christian Oster – Rouler

Dans Rouler, Christian Oster raconte l’histoire d’un homme qui éprouve le besoin de « sortir » comme dirait Kenneth White, de « sortir, aller là-haut et voir ». Un type qui a raté son bac et qui vit seul. Qui a une blessure encore ouverte – on l’apprendra p115. Qui sait qu’il doit aller quelque part, mais qui ne tient pas à y arriver tout de suite. Qui prend la route. En voiture. Vers le sud. Qui prend de l’essence, et qui repart. Lors d’une étape en Auvergne il voit un couple se baigner, nu, dans une rivière.

« J’ai donc, si je puis dire, filé vers Chaudes-Aigues. Il était aux environs de dix-sept heures. Ça tournait encore beaucoup, ça montait, ça descendait, c’était quand même toujours très beau et j’ai commencé à avoir envie non seulement de plat mais de ville, de trottoirs où marcher. »

Etape. Chambre d’hôtel. Etouffante. Et le bruit des voisins. Le lendemain : une marche dans la nature. Avec ce constat : « que tout paysage aperçu au loin perd, dès lors qu’on l’atteint, de cette beauté qui vous avait frappé quelques centaines de mètres plus tôt, un peu comme s’il se désagrégeait au contact. » A se demander s’il ne vaut pas mieux rester en voiture… D’autant plus que cette marche tourne mal. Une blessure à la cheville. Et une perte totale de l’orientation. Jusqu’à trouver une maison isolée et un couple qui y vit. Et cette femme – Claire – qui veut partir avec lui. Problème : « Mais, moi, je ne vais nulle part, ai-je précisé, je ne peux vous emmener nulle part. »

Ils partent tous les deux. Ils roulent. Ils parlent. Ils s’apprivoisent. Ils font un bout de chemin et se séparent. Lui continue sa route, et rencontre par hasard un ancien copain de lycée, qu’il ne souhaite pas revoir. « Je voulais être seul, avec du temps devant moi et le moins possible derrière. » Finalement Malebranche – ce copain de lycée – se retrouve à nouveau sur son chemin. Il s’occupe de chambres d’hôtes, où le narrateur va faire une halte – dans une chambre jaune – et se mêler aux autres locataires. Mais, dans ce château, on se regarde, on se supporte, on avance, on recule, on imagine… bref, les échanges sont difficiles, et ça n’avance à rien. C’était mieux quand ça roulait. Alors il faut repartir.

Cette chronique ne donne qu’une très vague idée de ce que propose le récit de Christian Oster, de sa construction, de son style et de son contenu. « Road novel » comme le dit la quatrième de couverture ? Sans aucun doute. Une histoire écrite derrière le pare-brise. Aventure, comme l’écrit Le Monde ? Certainement, bien qu’elle ne se déroule pas en des contrées lointaines. L’aventure est alors « le rapport des personnages au monde d’aujourd’hui. » Imprévu organisé ? (Le Monde) Oui. Tout ce qui se passe est l’une des voies possibles. Le « hasard suscite les possibles » (Télérama).  Finalement c’est « l’histoire d’un type qui quitte Paris en voiture et rencontre des gens des paysages, et c’est tout. Absolument tout. » (C. Donner, le Monde Magazine). Sans début ni fin, Rouler nous invite à nous assoir à côté du conducteur, à faire un bout de route avec lui dans ce « hasard immédiat, cette gratuité parfaite » (Y Moix, le Figaro). Comme si le voyageur était le lecteur.

Les premières lignes : « J’ai pris le volant un jour d’été, à treize heures trente. J’avais une bonne voiture et assez d’essence pour atteindre la rase campagne. C’est après que les questions se sont posées. Après le plein, j’entends. En même temps, c’était assez simple. Comme j’avais pris la direction du sud, je me suis contenté de poursuivre. » Editions de l’Olivier 2011.



Gérard Bastide – La Voie cyclique. Sommets méditerranéens à vélo

« Polyfaiseur de multichoses », comme il se définit lui-même sur sont site, Gérard Bastide est entre autre un « écriveur polygraphe » et un « cycliste oblique ». Sans compter un goût certain pour le sud… Tout ça ne peut donner qu’une œuvre peu catholique (pardon…) et originale. A priori tout ça me plait bien. Lisons La Voie cyclique, dont le titre est déjà une occasion de constater l’humour et le jeu avec les mots que l’on retrouvera tout au long du recueil.

« J’ai tant de choses à voyager »

Le propos de l’auteur est de nous emmener, à vélo, sur les sommets méditerranés. J’aime bien la montagne. Je n’aime pas le vélo. Et les récits des cyclotouristes me laissent souvent sur ma faim : je n’adhère que rarement aux histoires de dérailleurs qui déraillent et de mollets qui fléchissent. Mais dès les premiers mots – la citation en exergue du premier récit, ce « Pour survivre, il faut raconter des histoires » de Eco – et les premières lignes de « Précyclule », je me sens un peu rassuré. Il s’agit de « circonscrire une quête », de « chercher une identité commune » à une « entreprise déraisonnable (qui) n’exclut pas un certain pragmatisme. » On dirait que ça ne va pas être triste, tout en restant à une certaine hauteur…

Mais d’abord : faut-il y aller à vélo ? Où, dit plus crûment : est-ce utile de remplacer une sieste par quatre heures de pédalage en plein soleil ? Oui et non. D’abord parce que « toutes les forces physiques qui mettent ce monde en branle semblent s’être liguées contre l’homme debout. » Mais quand on cherche une « voie », et que le taôisme propose des étapes « assez longues et sans ravitaillement », la « voie cyclique » est peut-être ce qui convient le mieux à ce sportif du sud, à ce « cycliste tendance romantique musclé. » Et puis il y a, comme après tout effort physique ; à pied ou à vélo, une sorte de récompense. « Le Bon Faiseur qui récompense les cyclistes méritants a généralement placé au haut des cols d’agréables descentes qui font de l’air, sèchent la sueur et permettent d’oublier les tourments de la veille. »

« Cette montagne me va à gravir »

Dans ces récits on trouvera donc plein d’histoires, et aussi des références à quelques voyageurs ou nomades, comme Thoreau, Kenneth White ou Sylvain Tesson, ce qui n’a rien d’étonnant pour ces voyageurs qui préfèrent « l’ailleurs » au sens physique, mais aussi au sens intellectuel, un « Tibet mental ».

Suivons Bastide. Partons aux Pyrénées, à l’Etna, aux Baléares, au Canigou, au Ventoux, à l’Olympe… à la recherche de ces « cultures de l’altitude, tout ce que la longue mémoire des hommes et leurs croyances ont pu forger à partir de ces sommets. »

On relèvera, entre autres choses, un bref éloge de l’âne : « Qu’aurait été la méditerranée sans l’âne ? Une Laponie sans rennes, une Australie sans kangourous » ; de nombreux jeux de mots, aphorismes, néologismes, traits d’humour – il y a du Allais et du Vialatte dans l’air… – qui donnent un tour joliment décalé aux récits ; des citations comme ce proverbe d’Asie centrale : « Garde-toi de demander le chemin à qui le connaît, tu risquerais de ne pas t’égarer » ; et quelques pensées définitives et pacifistes qui relativisent notre présence sur terre et nos éternels questionnements : « Les armées ont avancé à cheval, les religions à dos d’âne. Les unes et les autres laissant derrière elles le même sillage de mouches et de crottin, de pisse et de sang. »

Ce que je pensais en ouvrant ce livre s’est avéré : ces récits – ce « concerto pour route et cyclo – sortent de l’ordinaire des journaux de voyages cyclotouristiques. La machine est bien là, elle est même le pivot des récits, mais elle est « l’outil commode pour arriver à mes fins personnelles », elle sert surtout à avancer sur la route, de préférence hors des sentiers battus, et est plus souvent prétexte à des bavardages philosophiques – mais une « philosophie du vélo (…) au même titre qu’il y a une philosophie de la clé de 12 ou une éthique du grille-pain » – qu’à des considérations techniques ou topographiques. Pari gagné, si c’était le propos de l’auteur. Très bon petit livre, qui peut être lu et relu – c’est important quand on n’emporte qu’un livre dans le sac à dos, ou la sacoche.

Les premières lignes : « Il s’avance debout au fond des couloirs du temps. L’homme. Avec quelques autres formes dont il partage l’espace, les termitières, les girafes, les autruches et les pingouins, les ours en colère, la pluie, le filet de fumée, il apprend à se tenir droit. Dressé. Bipède. C’est l’arbre qui lui explique tout ça. Et la montagne. » Editions Le Pas d’oiseau 2011.



Franck Michel – Voyages pluriels. Échanges et mélanges


Dans son essai, Franck Michel analyse les différentes natures du voyage et trace des pistes prospectives à partir de quelques termes et expressions génériques telles que mobilité, itinérance, voyage, tourisme, sauvegarde de l'identité, métissage des cultures… C'est un livre qui, entre autres, fouille, inventorie et analyse le contenu des offres touristiques pour nous aider à mettre au grand jour certaines des raisons qui nous amènent à voyager. Connaître les raisons du départ c'est peut-être mettre un frein à l'élan naturel qui nous pousse à aller spontanément vers l'Autre et l'Ailleurs diront certains. Ce serait, en quelque sorte, chercher les raisons de la poésie pour écrire de la poésie. Pour poursuivre ce parallèle, voici une belle définition de la poésie dont l'auteur est malheureusement inconnu : « La poésie c'est la rencontre de mots qui ne se connaissent pas encore. » Que la poésie soit la métaphore du voyage ou le voyage la métaphore de la poésie, nous pouvons affirmer avec conviction que le voyage c'est bel et bien la rencontre d'êtres et de choses qui ne se connaissent pas encore.

Voyages pluriels est un livre qui sans briser la spontanéité et l'élan du voyageur lui donne des atouts pour aller à la rencontre de l'inconnu et de la différence avec plus de lucidité. Une des vertus de ce livre, et non la moindre, est de mettre en évidence la différence qu'il y a entre les autoroutes touristiques où l'on roule en rangs serrés et les sentiers exploratoires où l'on marche à l'aventure. Ce livre n'est donc pas à lire pendant le voyage, ni même en préparant un voyage mais, en quelque sorte, pour préparer la préparation du voyage. Après avoir lu les ouvrages qui ont trait au voyage et les récits des voyageurs eux-mêmes nous pourrons partir en inventant, chemin faisant, nos propres raisons de partir. Tous ceux qui prendront le temps de lire Voyages pluriels se souviendront de la phrase de Lincoln : « Si je disposais de six heures pour abattre un arbre, je consacrerais les quatre premières heures à aiguiser ma hache. » Voici donc venu le temps d'aiguiser notre connaissance du voyage… Ce livre construit en arborescence foisonne de constats, d'analyses et de propositions. Mes commentaires et les réflexions qui viennent en écho s'appuient sur quelques-unes de ses branches maîtresses. Un peu d'histoire…

Au XVIe siècle, Montaigne disait déjà que le voyage était un « exercice profitable. » La « pérégrination profane » vient donc peu à peu compléter le « pèlerinage sacré. » Au XVIIIe siècle le voyage est une aventure éprouvante. Il y a notamment l'inconfort des moyens de transport, la difficulté de trouver son chemin, la menace des pillards. Malgré ces difficultés et ces risques, les philosophes des Lumières comprennent très vite que le voyage ouvre des champs immenses de connaissances nouvelles. Au XIXe siècle les riches aristocrates ont le même rapport au voyage que nos bobos contemporains : ils adorent voyager ! Mais ils adorent se montrer voyageant. La mode exerce déjà sa pression. On doit impérativement se montrer dans des sites plus ou moins lointains à condition qu'ils s'agissent de lieux en vue et reconnus par le gotha. Inversement, les roturiers et les pauvres n'ont pas la moindre perspective « touristique. » Quand survivre est la préoccupation première (pour ne pas dire exclusive) se déplacer hors de son territoire est impossible : pour eux voyager est une ambition hors de portée. Au XXe siècle, on assiste au développement du tourisme de masse grâce aux congés payés (1936), à l'élévation du niveau de vie, à l'amélioration des réseaux de transport et à l'organisation collective des voyages. Les coûts baissant, les opérateurs touristiques peuvent faire des offres de plus en plus attractives en variant les destinations. Parallèlement, et comme un contre-pouvoir, émerge le mythe de la route, de l'ailleurs, de la liberté (Bouvier, Kerouac, les hippies, etc.) ce qui n'empêche pas le tourisme huppé de se développer dans des lieux de prestige (les îles) et pour pratiquer des activités en vogue (le ski). Au XXIe siècle les conflits et les guerres ayant essaimé un peu partout dans le monde, voyager est (re)devenu une opération à risque. Néanmoins le désir de voyager est si fort que beaucoup ne tiennent pas compte de ce risque potentiel ou le minimisent, d'autant que l'argent est là qui permet le voyage lointain et qu'il serait assez vexant de montrer qu'on a peur et qu'on manque de moyens. C'est donc davantage le désir de paraître que le goût de l'aventure qui souvent pousse à partir. Quelle que soit la classe sociale, le désir de partir est proportionnel à la pression qu'exerce le travail. Tout le monde ressent le besoin de s'aérer, de se changer les idées, de s'évader. Mais dire que le voyage est une évasion cela ne revient-il pas à dire que le travail est une prison ? Piètre monde pour tous ceux qui ne s'évadent qu'avec la perspective de revenir, tambour battant, vers la laisse et le collier.

Le voyageurisme

« Voyageurisme » est un mot valise forgé par l'auteur. Il résulte du mariage contre nature - et pour tout dire monstrueux - de la carpe et du lapin, c'est à dire du voyage et du voyeurisme. (Voyager c'est regarder l'autre et le découvrir par amour. Être voyeuriste c'est épier l'autre et se repaître de ce qu'il a ou de ce qu'il fait sans aucun contact avec lui.) Notre société contemporaine qui accorde avec une vigueur inouïe le primat à l'image sexuelle ou morbide offre une voie royale au voyeurisme. Si personne n'entre en résistance, la terre toute entière sera rapidement réduite par le pouvoir médiatique et publicitaire à un spectacle aussi sordide que stupide qui cache son néant derrière des bruits qui étourdissent et des lumières qui éblouissent.

Les différentes « formes » de voyages

Le livre nous propose une typologie des voyages et de leurs avatars voyageuristes. Voici quelques exemples : tourisme de bien-être ; ethnotourisme ; écotourisme ; tourisme médical ; tourisme des séniors ; tourisme de guerre ; tourisme à « pseudo risques », (exemples : […] admirer Bagdad ou Gaza sous les bombes […] les terroristes ne sont pas loin. […] « la piraterie maritime est toujours dangereuse dans cette zone : nous allons vous protéger » […]) ; tourisme de misère , (exemples : Tchernobyl, vivre dans les rues avec les SDF, dans les camps de concentration, au goulag, « devenir un jour les victimes de Staline », participer à de vrais faux interrogatoires menés par des nazis, faire des travaux forcés, faire l'expérience de la prison, visiter les taudis et les bidonvilles (Jakarta, Kenya, Brésil), contempler les malades du sida en phase terminale, etc. ; tourisme sexuel ; tourisme participatif ; tourisme spatial ; thanatourisme (exemples : visites de cimetières, des catacombes, des pompes funèbres). On va même jusqu'à proposer « le lieu idéal pour se suicider. » En marge de cet inventaire Franck Michel fait un constat assez terrifiant :
« Voyage et voyeurisme font bon ménage et leur alliance commerciale donne le voyageurisme, forme " originale " de tourisme fondée sur les trois termes suivants : misère, violence, morbidité. Car, in fine, ce " dernier voyage " à la mode en quelque sorte se situe à la lisière des mondes du spectacle et de la mort : le tourisme réel devient vite du thanatotourisme, encore une niche marketing pour les explorateurs de séjours morbides et autres adeptes du voyageurisme. » Et encore : « À force d'être endormis ou dopés au consumérisme anabolisant (nos concitoyens) ne sont plus en capacité de se lever pour marcher à contre-courant. » On constate en parcourant les offres touristiques, que la plupart des voyages ont des fins éminemment lucratives même si certains opérateurs, experts dans les techniques de barbouillage, camouflent leurs finalités économiques sous une fine couche de peinture culturelle ou éducative. Pour parler culture et éducation je veux établir ici deux connexions ; l'une avec les vacances pour enfants, l'autre avec la télévision. La télévision qui pourrait (et devrait) être un formidable moyen de culture et d'éducation est phagocytée par des histrions idiots ou cyniques (ou les deux à la fois) qui mettent en scène et diffusent des images, des informations, des divertissements pour des téléspectateurs aux cerveaux de moules. La bassesse et la stupidité de la télévision n'excusent pas la bassesse et la stupidité de ceux qui la cautionnent en la regardant : la télévision a pour finalité le laid et le mal parce que les téléspectateurs se repaissent du laid et du mal ! La loi cynique du marketing, avec sa sœur jumelle la loi veule de la démagogie, impose à l'offre d'être toujours en adéquation parfaite avec la demande. Nous sommes donc là dans un cercle vicieux ou plutôt dans une spirale infernale qui nous conduit tout droit à la barbarie et à la décadence. Pour mettre un terme à ce qu'il faut bien appeler le déclin d'une civilisation, il importe que chacun use de la liberté (heureusement encore là) d'éteindre le téléviseur en temps utile ou, encore bien mieux, de ne pas avoir de téléviseur ! Cet acte de résistance contre l'avilissement et la bêtise pourrait peut-être faire émerger des propositions valorisantes pour l'esprit et le cœur, sans compter que les bouffons nuisibles de la télévision pourraient enfin envisager d'être utiles à leurs concitoyens. On parle trop peu des colonies de vacances et des classes de découverte et quand on aborde le sujet c'est avec condescendance et parfois même mépris. Pourtant les opérateurs touristiques pour adultes auraient beaucoup à apprendre des séjours pour enfants. Ils découvriraient que tout séjour pour enfants, qu'il soit organisé pendant le temps scolaire (la classe de découverte) ou hors du temps scolaire (la colonie de vacances) ne peut se justifier que s'il est étayé par un projet éducatif structuré autour d'objectifs et de moyens pédagogiques. Les organisateurs de séjours pour enfants conscients de leur mission éducative ne font pas partir les enfants vers des destinations à la mode, pour faire des activités à la mode, mais pour qu'ils puissent se développer intellectuellement grâce à des « découvertes » nouvelles et se socialiser grâce à la vie en collectivité. Colonies de vacances et classes de découverte sont donc deux types d'organisation pédagogique exemplaires, le plus souvent sans but lucratif, qui ouvrent aux enfants des perspectives très riches sur les plans de la connaissance et de la socialisation. Ces deux exemples nous montrent que la question des finalités est cruciale. Veut-on le bien veut-on le mal ? Veut-on le progrès intellectuel et moral ou veut-on la régression ? On comprend qu'il s'agit là d'une question universelle qui ne concerne pas que les opérateurs touristiques mais qui les concerne tout particulièrement puisqu'ils sont au cœur de la connaissance de l'Autre et de l'Ailleurs.

Les étrangers

Le livre met en lumière le paradoxe des étrangers. Alors que, par définition, la terre est le territoire de tous les vivants, un nombre incalculable de frontières et de murs entravent considérablement la liberté de l'itinérance et créent souvent des obstacles infranchissables. Franck Michel nous dit que le livre culte « n'est plus comme autrefois le petit livre rouge, la bible ou le coran mais le passeport ! » Et il ajoute : « Voyager sans papiers est devenu aujourd'hui plus difficile que de marcher dans la rue ou prendre le métro sans vêtements. » Tout le monde voyage mais on craint ceux dont le mode de vie est le voyage ! Bref, on a peur des « gens du voyage. » L'immobilité éprouve un sentiment de répulsion face à la mobilité. Sédentarisme et nomadisme apparaissent comme deux concepts antinomiques qui créent souvent des situations conflictuelles. Tant qu'il reste chez lui l'étranger ne gêne pas mais dés qu'il « débarque » chez l'autochtone, il dérange, inquiète. La « différence » qui devrait être une source d'enrichissement est, hélas, souvent à l'origine de la discorde. On a du mal à comprendre l'étranger mais, curieusement, on n'a aucun mal à le juger (et à le condamner) de manière expéditive. Sans verser dans le psychologisme on peut émettre ici une hypothèse : le nomadisme n'est peut-être après tout que la mauvaise conscience du sédentarisme, son rêve inavoué. La frustration du sédentaire qui envie le nomade génère donc mauvaise foi, agressivité, violence. Pour éviter les dissensions, par définition improductives et dangereuses, l'étranger doit impérativement faire l'effort de s'adapter chez l'autochtone et l'autochtone doit impérativement faire l'effort d'accueillir et d'intégrer l'étranger. Dans cette relation, ni l'étranger ni l'autochtone ne doivent renoncer à leur identité mais, bien au contraire, chacun doit y gagner un supplément d'âme.

Les identités sont » éclatées et non pas figées »

« Éparpillés dans un monde rhizomique, nomades du loisir et sédentaires en tous genres se partagent en quelque sorte les nouveaux territoires imaginaires issus et construits sur les décombres d'une déterritorialisation généralisée. » « […] L'identité se forge, se forme, se déforme pour mieux se reformer, se construit et se reconstruit au contact de l'autre. » L'arbre demeure à jamais ce que veulent ses racines lesquelles se nourrissent d'une terre spécifique : il ne change ni de place ni d'identité ! L'homme lui a le pouvoir de s'extraire de son sol natal et de se déplacer pour se nourrir de la terre des autres. Ce déplacement est une grande et belle entreprise qui enrichit aussi bien l'hôte accueilli que l'hôte accueillant. (Notons au passage une singularité linguistique ; le même substantif est utilisé pour désigner celui qui reçoit et celui qui est reçu, comme si la langue voulait nous ouvrir toute grande la porte d'une relation fusionnelle.) Notre identité n'est donc pas un état stable mais un processus évolutif ; elle n'est pas ce que nous sommes mais ce que nous devenons. L'industrie du tourisme, considérant que l'identité n'est pas commercialisable (à cause de sa volatilité), cherche à la réduire à un folklore pour la figer et l'instrumentaliser. Les peuples qui vivent du tourisme sont assez souvent écartelés entre le désir de faire vivre leurs traditions qui sont autant les symboles de leur identité qu'un ciment social et celui de se soumettre aux exigences du tourisme qui leur impose de transformer des traditions séculaires en un spectacle adapté aux goûts des touristes. On demande donc aux autochtones de se dénaturer pour mieux se vendre. Franck Michel nous donne des exemples de folklorisation. Pour répondre à l'engouement pour le chamanisme, dans la steppe et les yourtes notamment, les voyagistes « développent des circuits allant dans ce sens et certains chamanes ne voient d'autres alternatives que de s'engouffrer dans ce folklore organisé, sachant qu'en jouant les bons figurants, ils combleront autant leurs familles (financièrement) que les voyageurs (exotiquement.) » Au Vietnam « les peintres et les artistes en général […] investissent plus d'effort dans les stratégies marketing que dans l'expression artistique. » « Lorsqu'un pays pauvre n'a que son héritage culturel à offrir aux visiteurs, le tourisme à tout prix ne peut mener qu'au folklore vidant la culture de son essence. » Les touristes ne voient donc qu'une représentation fausse de la réalité. Les opérateurs de ce tourisme-là font des autochtones les complices de leur mensonge. Alliés à eux pour le pire ils transforment ce qui pourrait être un espace d'enrichissement réciproque en foire aux illusions. Et le pire parfois advient : le touriste déçu non dans sa relation à la vérité mais dans la qualité de la prestation peut aisément glisser de « l'hétérophobie à la xénophobie, de l'étonnement de la première rencontre, à la haine de l'autre dans toute rencontre. » Le tourisme a-t-il conscience de sa perversité lorsqu'il exerce un chantage qui contraint le peuple (qu'il prétend aider) à perdre son âme pour ne pas perdre la vie ?

La voie métisse est un avenir possible

« Chaque culture se transforme au contact d'une autre. Le métissage est certainement la seule voie qui s'offre désormais à nous pour penser le vivre-ensemble sur un mode résolument pacifique. Tous métis nous ne sommes pas tous sages pour autant. Il s'agit de promouvoir la communauté humaine au détriment du communautarisme. » Le voyage - dont le tourisme - est un formidable moyen de faire se rencontrer les populations, qui, sans cela, resteraient étrangères les unes aux autres. Mais pour éviter de tomber dans les deux pièges que sont l'ouverture fictive par la folklorisation et le repliement dans le communautarisme il faut « encourager une pensée de la relation. » « C'est l'échange et non l'isolement qui permet à l'identité de se réaffirmer, de renaître ou de se consolider. » Un exemple de société métissée réussie est la société brésilienne riche de ses trois composantes portugaises, africaine et amérindienne. Comme antithèse monstrueuse à une ouverture possible sur le métissage il y a le mur d'Israël et tous les murs idéologiques, économiques, politiques entre les pays. La question est donc de savoir si l'humanité veut construire des murs ou des ponts. Pour tous les humanistes la question n'est pas de trancher entre ces deux options mais de savoir comment on détruit les murs et comment on construit les ponts. Franck Michel nous indique quelques directions… « Les sociétés émettrices mais surtout réceptrices devraient accentuer les faits de résistance qui leur permettront de ne pas avoir à vendre leur âme lors de l'arrivée du premier car de touristes de la journée. » « Se battre bec et ongle sur les cinq champs que sont la langue, les croyances, la culture, l'organisation sociale et familiale. » « Voyager différemment en se libérant du voyage surorganisé. » « Rester chez soi et redécouvrir - voire se réapproprier l'espace géographique et social proche. » « Voyager loin de chez soi en faisant preuve d'une réelle ouverture à l'autre. » « Voyager au cœur de l'immigration. » « Devenir un consommacteur. » Etc.

Pour conclure… La démagogie et le mercantilisme sont les pires fléaux de notre époque. Il y a le « Temple » c'est à dire l'Humanité avec ses finalités humanistes et il y a les « marchands du Temple » avec leurs finalités économiques. On l'a dit, le tourisme marchand formate conjointement les thèmes du voyage, les lieux de destination et la clientèle pour que chacun entre dans le moule et qu'il y ait une parfaite adéquation entre l'offre et la demande. Plus le contenu de ce tourisme est insignifiant plus l'emballage qui l'enrobe miroite de tous les fantasmes du festif, du divertissant, du jouissif. Est-il encore temps d'inventer un nouveau type de voyage qui concilie les exigences parfois austères de la connaissance et un sage hédonisme si nécessaire à la vie ? Oui, à condition que le voyageur se rende chez son hôte pour le connaître « tel qu'il est. » L'attention portée aux êtres vrais et aux choses vraies permet de connaître et de comprendre l'altérité, cela ouvre bien évidemment la porte au métissage sociétal et culturel et peut-être même, à terme, à la paix et au bonheur. Laissons la parole à Franck Michel pour conclure : « Aucune culture touristifiée ou non, n'est intangible. Toute culture vit et survit grâce aux échanges avec d'autres cultures. […] Le métissage, enfin, est à mille lieux du multiculturalisme trop ancré dans une vision communautaire qui l'enferme. » Et enfin : « Être c'est être ensemble ou ne pas être ».

Franck Michel - Voyages pluriels. Echanges et mélanges. Editions Livres du Monde 2011. Chronique de Georges Bogey, reprise de la revue L’Autre voie N°8 sur le site :
http://www.deroutes.com/AV8/aufildespages8.htm



Yanna Byls - Soleil citron vert

« La toute-puissance du rêve »

Yanna Byls sait-elle que le titre du récit de son périple enchanté en Amérique du sud, « Soleil citron vert », fait écho à une légende qu'apposa Van Gogh au bas d'une toile où, pour décrire un soleil couchant, Vincent parle d'un « immense disque citron » ? Dans tous les cas de figure, cela ne peut être tout à fait un hasard pour quelqu'un dont le propos est précisément de démontrer que celui-ci n'existe pas, ainsi que l'écrivaine-voyageuse a pu l'expérimenter. Du Pérou à la Bolivie, elle ricoche en effet de visages lumineux en paysages inoubliables selon un scénario qui semble écrit de toute éternité, tout en exerçant pleinement sa liberté, au gré de presciences rarement démenties. Ce titre lui a été soufflé en rêve, à la suite d'une rencontre qui inaugure ses aventures sur les terres sacrées des anciens aztèques. Sur une place de Mexico, elle entre ainsi en contact avec un chaman dont la « danse-offrande » ancestrale mime le mouvement des étoiles, et qui, prenant son visage à pleines mains, la confirme dans son intuition première : son destin est d'aller à la rencontre de soi et des autres pour ensuite témoigner, partager la beauté du monde qu'il lui aura été donné de contempler.

L'ouvrage de cette comédienne de formation est à ce point infusé de rêve qu'il s'apparente à un long chapelet onirique. En effet, bien que chaque détail ait été vécu, l'enchaînement magique des événements, le génie de la rencontre, l'intensité et la variété des couleurs restituées, tout concourt à procurer une enivrante sensation de flottement, à faire vaciller la frontière que l'esprit occidental dresse en général entre le sommeil et la veille. C'est que Yanna Byls est fermement convaincue de la puissance du songe. Selon elle, nous ne subissons d'autres limites que celles que nous nous fixons. Chacun d'entre nous, pour peu qu'il croit suffisamment à son idéal, ne peut manquer de le voir se réaliser. Elle déplore de voir aujourd'hui notre société, la jeune génération en particulier, sclérosée par la peur ambiante, par un désir de sécurité, certes compréhensible, mais asséchant. Elle, veut redonner à voir le champ des possibles, raviver une flamme sur le point de s'éteindre, celle-là même, joyeuse, qui conduisit ses parents hippies à sillonner l'Europe après être tombés amoureux sur le pont d'Avignon.

À ceux qui sourient avec condescendance à ses histoires fabuleuses, l'auteure oppose non seulement la chronique circonstanciée des petits et grands miracles de sa vie de nomade céleste, mais encore le souvenir de détails biographiques troublants, notamment sur le chapitre très concret des ressources matérielles. Combien de fois, à la manière de ces sages indiens qui, dit-on, voient leur besoin soudainement comblés – par exemple sous la forme d'un billet d'avion pour une destination où ils devaient précisément se rendre -, n'a-t-elle elle-même reçu un financement providentiel, décroché un rôle inespéré qui lui permettait de continuer ? Et même lorsque ces cadeaux de la destinée semblent se refuser, il y a toujours une raison, parfois rétrospective. Aussi, lorsqu'elle prépare son départ pour l'Extrême-Orient et que les moyens tardent à se matérialiser, comprend-elle que c'était pour lui permettre de rencontrer celui qui devait l'y accompagner. Or, l'objectif avoué de cette échappée était déjà depuis longtemps d'explorer les différentes manières de se marier... Alors, ce qui devait être un voyage quasi-sociologique s'est mué en lune de miel, qui les verra se remarier tous deux selon le rituel de chaque région traversée...

Élargissant sa conscience à mesure qu'elle arpente l'espace, hier en Amérique aujourd'hui en Asie, cette actrice, constate tous les jours que la vie est un synopsis dont la beauté et la vérité de l'interprétation nous appartiennent. D'ailleurs, de la même manière qu'elle a éprouvé la porosité entre le rêve et la réalité, la scène du monde n'est pas qu'une métaphore pour Yanna Byls. Lorsque les rôles successifs qui nous sont proposés sont incarnés avec sincérité, les masques ne sont plus synonymes de fausseté, mais bien plutôt l'ombre portée du visage de l'autre, que nous reflétons, et qui nous révèle à nous-mêmes.

Yanna Byls. Soieil citron vert. Récit de voyage du Mexique au Pérou à la rencontre du hasard qui n'existe pas. Editions Livres du Monde 2011. Chronique parue dans Grandes écoles Magazine, septembre 2011. André Miller


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